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Quatrième jour : Lomé-Cotonou

Je me lève tôt pour écrire. Des hommes d'affaires blancs prennent leur petit déjeuner. Je vais acheter des cartes postales dans le hall. Des SAS sont sur un tourniquet. Un Noir s'approche du comptoir. I1 a les cheveux gris. II dit :

-Alors, patron, toujours rien? - Toujours rien.

- Ni le Monde, ni le Point, ni Paris-Match? - Repassez ce soir.

Près de la piscine, je prends un second petit déjeuner avec Felicia. Son père était professeur; sa mère vendait des fruits. Elle a treize frères et soeurs. Le roi, qui nous a reçues hier, était celui de son ethnie. C'est un ancien garagiste. De plus en plus, les rois ont un métier annexe : avocats, docteurs. Ils suivent des cours pour apprendre l'administration; un partage des pouvoirs s'opère empiriquement avec les autorités offi­cielles. Elle chante une chanson française qu'elle a apprise à l'école :

« La France est belle Ses amis sont bénis sont bénis Vivons pour elle Restons, restons unis. »

A 11 heures, nous quittons Lomé. Nous entrons dans la savane. Le ciel est très bleu. Une pancarte indique Robinson plage. Fatimé saisit Famille et Développement, lu dans toute l'Afrique francophone. Des articles palpitants sont annoncés : « La Sexualité, la frigidité, l'impuissance, la masturbation. Tout sur les MST. » Nous traversons Anetto, Hilla-Condji, la frontière du Bénin. Je lis par-dessus l'épaule de Fatimé :

« Nombreuses sont les femmes qui vivent encore le rapport sexuel comme une sorte de viol, donc de vol. C'est trauma­tisant. » Sur la route, on vend des noix de coco. On boit d'abord le jus à l'intérieur, puis on les ouvre et on les mange. Au déjeuner, l'Antillaise raconte qu'elle est née à Rivière­Pilote (Martinique), issue d'un métissage entre Noir et Indienne. Son mari est blanc. Il l'a connue quand elle avait seize ans. Elle a vécu longtemps au Kenya. Elle dit:

- J'appartiens à trois cultures. C'est un enrichissement si on accepte ce qu'on est. Je n'essaye pas de faire ni la Française, ni l'Antillaise, ni l'Africaine.

Comme je ne peux rien avaler, on m'apporte de la semoule qu'on appelle gari. L'Antillaise dit:

- A New York, j'ai peur de me promener dans la rue, même à Harlem; en Afrique, jamais.

Maryse Condé, écrivain antillais, a donné une interview très dure dans un journal ivoirien accusant les Africains de racisme à son égard. Nous montons dans les bateaux. Les

maisons de Ganvié sont en bois, construites sur pilotis, dans la lagune. Les femmes arrivent pour nous accueillir. Elles portent toutes, même les plus jeunes, des soutiens-gorge dont les bretelles dépassent de leur pagne. Le soir tombe. Nous voguons sur la rue des Amoureux. Les eaux sont grises et vertes. Un pêcheur lance ses filets. A gauche, on lit : « Chez le tailleur moderne Homme Femme dit Tonton Jo. » Les PTT sont annoncés par une pancarte bleue. La journaliste suisse dit .

- A qui téléphoneriez-vous ici?

Un Blanc en barque nous croise. Sur la coque est écrit : « Mission catholique Saint-Pierre de Ganvié ».

La Tchadienne n° 2 est allée terminer ses études secon­daires en Europe chez les Carmélites. Evoquant une religieuse, elle dit :

- Je lui ai raconté ma vie. Au bout de deux heures, elle m'a demandé où était le Tchad; elle croyait que c'était en Inde.

Elle n'est pas contente du tout. Elle dit :

- Quand je pense qu'ils nous ont colonisés et qu'ils ne savent même pas où on est!

-  Tu es allée en France terminer tes études?

- Non, en Belgique.

  - Ce sont les Français, pas les Belges qui ont colonisé le Tchad.

N'Djamena s'appelait Fort-Lamy à cause du général qui planta nos couleurs. La Tchadienne reprend :

- Quand je pense qu'on nous apprenait l'histoire de France, la géographie, la Loire, le Loiret, etc., et qu'ils ne savent même pas où est le Tchad.

- Mais ce sont les Français qui ont colonisé le Tchad, pas les Belges. Pour moi, tous les Noirs se ressemblent. Pour elle tous les Blancs sont des colons. Le soir nous sommes reçues

à Cotonou par la camarade représentante de l'Organisation des femmes révolutionnaires béninoises. Elle dit :

- La femme est l'égale de l'homme. La femme est le pouce sans lequel la main perd sa fonction.

Au Bénin, comme au Togo, au Ghana, l'armée est au pouvoir. Je converse avec le docteur Saoulé Sankoro, ministre du Commerce, lieutenant. Il dit :

- L'adhésion au parti unique n'est pas obligatoire. On peut être élu, même si on n'y appartient pas; ou désigné par une corporation.

- Comment vous situez-vous par rapport au marxisme?

- Nous n'en prenons pas l'aspect métaphysique. Je suis musulman.

Vive la Révolution! la lutte continue. Je dîne à côté de Delphine, trente-quatre ans, du Burkina Faso. Elle est divor­cée, élève ses cinq enfants. Elle dit :

- On rit ensemble; on s'amuse; on est comme des amis. Son mari est remarié en Côte-d'Ivoire. Parfois il ne paye pas la pension. Elle a pris un avocat. Elle est grande, très belle, travaille à Air Afrique. Elle dit :

- La polygamie n'est pas forcément mauvaise. Au moins en cas de problème, on sait où aller chercher son mari. Si les femmes s'entendent, ça peut même être très bien.

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